"bouches" poems
Il avait l'âme aride et vaine de sa mère,
L'œil froid du dieu voleur qui marche à reculons ;
Il promenait sa grâce, insouciante, altière,
Et les nymphes disaient : « Quel marbre nous aimons ! »
Un jour que cet enfant d'Hermès et d'Aphrodite
Méprisait Salmacis, nymphe du mont Ida,
La vierge, l'embrassant d'une étreinte subite,
Pénétra son beau corps si bien qu'elle y resta !
De surprise et d'horreur ses divines compagnes,
Qui dans cet être unique en reconnaissaient deux,
Comme un sphinx égaré dans leurs chastes montagnes,
Fuyaient ce double faune au visage douteux.
La volupté souffrait dans sa prunelle étrange,
Il faisait des serments d'une hésitante voix ;
L'amour et le dédain par un hideux mélange
Dans son vague sourire étaient peints à la fois.
Son inutile sein n'offrait ni lait ni flamme ;
En s'y posant, l'oreille, hélas ! eût découvert
Un cœur d'homme où chantait un pauvre cœur de femme,
Comme un oiseau perdu dans un temple désert.
Ô symbole effrayant de ces unions louches
Où l'un des deux amants, sans joie et sans désir,
Fuit le regard de l'autre ; où l'une des deux bouches
En goûtant les baisers sent l'autre les subir !
1k
C'est le printemps viens-t'en Pâquette
Te promener au bois joli
Les poules dans la cour caquètent
L'aube au ciel fait de roses plis
L'amour chemine à ta conquête
Mars et Vénus sont revenus
Ils s'embrassent à bouches folles
Devant des sites ingénus
Où sous les roses qui feuillolent
De beaux dieux roses dansent nus
Viens ma tendresse est la régente
De la floraison qui paraît
La nature est belle et touchante
Pan sifflote dans la forêt
Les grenouilles humides chantent.
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Ils marchaient à côté l'un de l'autre ; des danses
Troublaient le bois joyeux ; ils marchaient, s'arrêtaient,
Parlaient, s'interrompaient, et, pendant les silences,
Leurs bouches se taisant, leurs âmes chuchotaient.
Ils songeaient ; ces deux coeurs, que le mystère écoute,
Sur la création au sourire innocent
Penchés, et s'y versant dans l'ombre goutte à goutte,
Disaient à chaque fleur quelque chose en passant.
Elle sait tous les noms des fleurs qu'en sa corbeille
Mai nous rapporte avec la joie et les beaux jours ;
Elle les lui nommait comme eût fait une abeille,
Puis elle reprenait : « Parlons de nos amours.
Je suis en haut, je suis en bas », lui disait-elle,
« Et je veille sur vous, d'en bas comme d'en haut. »
Il demandait comment chaque plante s'appelle,
Se faisant expliquer le printemps mot à mot.
Ô champs ! il savourait ces fleurs et cette femme.
Ô bois ! ô prés ! nature où tout s'absorbe en un,
Le parfum de la fleur est votre petite âme,
Et l'âme de la femme est votre grand parfum !
La nuit tombait ; au tronc d'un chêne, noir pilastre,
Il s'adossait pensif ; elle disait : « Voyez
Ma prière toujours dans vos cieux comme un astre,
Et mon amour toujours comme un chien à tes pieds. »
Juin 18...
845
Toi qui fleuris ce que tu touches,
Qui, dans les bois, aux vieilles souches
Rends la vigueur,
Le sourire à toutes les bouches,
La vie au cœur ;
Qui changes la boue en prairies,
Sèmes d'or et de pierreries
Tous les haillons,
Et jusqu'au seuil des boucheries
Mets des rayons !
Ô printemps, alors que tout aime,
Que s'embellit la tombe même,
Verte au dehors,
Fais naître un renouveau suprême
Au cœur des morts !
Qu'ils ne soient pas les seuls au monde
Pour qui tu restes inféconde,
Saison d'amour !
Mais fais germer dans leur poussière
L'espoir divin de la lumière
Et du retour !
709
Fable I, Livre V.
« On suivait Paul hier, on le fuit aujourd'hui.
Me direz-vous, monsieur, à quelle circonstance
Il faut imputer l'inconstance
Que le public montre envers lui ? »
Après un moment de silence,
Monsieur l'abbé répond : « Mets d'abord, mets, mon fils,
« Ce bocal sur notre fenêtre.
« Est-il découvert ? - Non. - Découvre-le. - Mon maître,
Il est plein de sirop. - Fais ce que je te dis.
« - Vous en aurez regret. - Peut-être.
« Tu riras si je m'en repens.
« - Ne voyez-vous donc pas quel essaim nous arrive ?
« Voilà déjà plus d'un convive,
« Qui se régale à nos dépens.
« - Il faut que tout le monde vive, »
Répond le sage en souriant.
« Le sucre est un mets très friand ;
« Mais n'est-il fait que pour nos bouches ?
« Et la terre est-elle, entre nous,
« Chiche à ce point d'un mets si doux,
« Qu'on n'en puisse laisser aux mouches ?
« Il nous en reste assez pour toi.
« - Il est vrai. - Quant à Paul, quant à cette injustice
« Dont tu veux savoir le pourquoi,
« Nous en reparlerons ; pour l'instant laisse-moi :
« L'objet vaut qu'on y réfléchisse. »
Cependant autour du bocal
Bourdonne l'essaim parasite,
Et, comme à qui mieux mieux, chacun s'y précipite :
Si vaste qu'elle soit, la panse de cristal
Pour tant de commensaux bientôt est trop petite.
Ce spectacle amusa l'écolier jusqu'au soir.
N'ayant alors plus rien à voir,
Il reprit son propos. « - Un peu de patience.
« Est-ce en un jour, mon fils, que l'on peut tout savoir
« Demain peut-être, grâce à notre expérience,
« En dirai-je un peu plus. » De crainte d'accident,
L'enfant veut recouvrir le vase en attendant.
Mais notre précepteur autrement en décide.
Il avait ses raisons. Le sirop cependant,
De doux qu'il fut, devient acide.
Plus matinal que le soleil,
Notre écolier à son réveil
De courir au bocal. Mais quelle est sa surprise !
Il ne retrouve, au lieu de ce peuple goulu,
Q'une mouche confite, et qui, comme à la glu,
Dans le sucre se trouvait prise.
« D'où provient tout ce changement ?
« - Du motif qui, dans ce moment,
**** du malheureux Paul écarte tous les hommes.
« Les mouches, les amis dans le temps où nous sommes
« Se ressemblent plus qu'on ne croit.
« Cet essaim qui croît ou décroît,
« Suivant que la liqueur est plus douce ou plus aigre,
« T'apprend ce qu'entre humains parfois nous éprouvons,
« Suivant que le sort verse au vase où nous buvons,
« Ou du sirop, ou du vinaigre. »
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VIII.
Ô Dieu, puisque voilà ce qu'a fait cette armée,
Puisque, comme une porte est barrée et fermée,
Elle est sourde à l'honneur,
Puisque tous ces soldats rampent sans espérance,
Et puisque dans le sang ils ont éteint la France,
Votre flambeau, Seigneur !
Puisque la conscience en deuil est sans refuge
Puisque le prêtre assis dans la chaire, et le juge
D'hermine revêtu,
Adorent le succès, seul vrai, seul légitime,
Et disent qu'il vaut mieux réussir par le crime,
Que choir par la vertu ;
Puisque les âmes sont pareilles à des filles ;
Puisque ceux-là sont morts qui brisaient les bastilles,
Ou bien sont dégradés ;
Puisque l'abjection, aux conseils misérables,
Sortant de tous les cœurs, fait les bouches semblables
Aux égouts débordés ;
Puisque l'honneur décroît pendant que César monte ;
Puisque dans ce Paris on n'entend plus, ô honte,
Que des femmes gémir ;
Puisqu'on n'a plus de cœur devant les grandes tâches,
Puisque les vieux faubourgs, tremblant comme des lâches
Font semblant de dormir,
Ô Dieu vivant, mon Dieu ! prêtez-moi votre force,
Et, moi qui ne suis rien, j'entrerai chez ce corse
Et chez cet inhumain ;
Secouant mon vers sombre et plein de votre flamme,
J'entrerai là, Seigneur, la justice dans l'âme
Et le fouet à la main,
Et, retroussant ma manche ainsi qu'un belluaire,
Seul, terrible, des morts agitant le suaire
Dans ma sainte fureur,
Pareil aux noirs vengeurs devant qui l'on se sauve,
J'écraserai du pied l'antre et la bête fauve,
L'empire et l'empereur !
Jersey, du 7 au 13 janvier 1853.
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Au coin de ma lucarne, j’aperçois la verdure,
Les couleurs naturelles, et le gris des voitures.
J’entrevois toute la faune dansant main dans la main
Sans poser de question sur le jour qu’est demain.
Les oiseaux et leurs chants raviveront en moi
Des souvenirs et des vues de ce qu’était autrefois.
Les arbres et leurs mouvements me feront me souvenir
Des longs moments passés à pleurer et à rire.
Les sons sourds et les bruits qui surviennent tout le soir,
Les crissements et les coups qui sévissent dans le noir,
N’empêcheront pas mon âme d’échapper à leurs voix.
Mais quoi que disent leurs bouches, et quoi que pointent leurs doigts,
Je resterai heureux, et j’affronterai les ombres,
Je resterai debout, à regarder les arbres.
Sep 16, 2018
Sep 16, 2018 at 8:22 AM UTC
La clarté du dehors ne distrait pas mon âme.
La plaine chante et rit comme une jeune femme ;
Le nid palpite dans les houx ;
Partout la gaîté lui dans les bouches ouvertes ;
Mai, couché dans la mousse au fond des grottes vertes
Fait aux amoureux les yeux doux.
Dans les champs de luzerne et dans les champs de fèves,
Les vagues papillons errent pareils aux rêves ;
Le blé vert sort des sillons bruns ;
Et les abeilles d'or courent à la pervenche,
Au thym, au liseron, qui tend son urne blanche
A ces buveuses de parfums.
La nue étale au ciel ses pourpres et ses cuivres ;
Les arbres, tout gonflés de printemps, semblent ivres ;
Les branches, dans leurs doux ébats,
Se jettent sur les oiseaux du bout de leurs raquettes ;
Le bourdon galonné fait aux roses coquettes
Des propositions tout bas.
Moi, je laisse voler les senteurs et les baumes,
Je laisse chuchoter les fleurs, ces doux fantômes,
Et l'aube dire : « Vous vivrez ! »
Je regarde en moi-même, et, seul, oubliant l'heure,
L'oeil plein des visions de l'ombre intérieure,
Je songe aux morts, ces délivrés !
Encore un peu de temps, encore, ô mer superbe,
Quelques reflux ; j'aurai ma tombe aussi dans l'herbe,
Blanche au milieu du frais gazon,
A l'ombre de quelque arbre où le lierre s'attache ;
On y lira : « Passant, cette pierre te cache
La ruine d'une prison. »
Ingouville, mai 1843.
443
Amour fou,
Une voix pleine de désir,
Comme l'appel d'une sirène,
Comme l’appel du vide;
l’appel du videis,
Je suis à vous.
Je t'embrasse doucement;
comme si j'embrassais ton sexe,
Je cherchez la femme,
Mon Ventre à terre,
Peau comme de la soie,
nos bouches pleines de passion
~ et de vin,
l’esprit de l’escalier!
Je taime !
Jan 28, 2018
Jan 28, 2018 at 11:31 AM UTC
Étoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes,
Faites pleuvoir sur moi, de vos paupières blondes,
Vos pleurs de diamant ;
Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre,
Verse-moi tes rayons, ô blanche solitaire,
Du fond du firmament !
Oeil ouvert sans repos au milieu de l'espace,
Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe !
Que je te voie encor ;
Aigles, vous qui fouettez le ciel à grands coups d'ailes,
Griffons au vol de feu, rapides hirondelles,
Prêtez-moi votre essor !
Vents, qui prenez aux fleurs leurs âmes parfumées
Et les aveux d'amour aux bouches bien-aimées ;
Air sauvage des monts,
Encor tout imprégné des senteurs du mélèze ;
Brise de l'Océan où l'on respire à l'aise,
Emplissez mes poumons !
Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe ;
Le lilas sur mon front s'épanouit en gerbe,
Nous sommes au printemps.
Prenez-moi dans vos bras, doux rêves du poète,
Entre vos seins polis posez ma pauvre tête
Et bercez-moi longtemps.
**** de moi, cauchemars, spectres des nuits ! Les roses,
Les femmes, les chansons, toutes les belles choses
Et tous les beaux amours,
Voilà ce qu'il me faut. Salut, ô muse antique,
Muse au frais laurier vert, à la blanche tunique,
Plus jeune tous les jours !
Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire,
Ô Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire
Pose tes beaux pieds nus ;
Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne !
Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone,
Puis aux dieux inconnus.
Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde ;
Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde.
Allons, un beau baiser !
Hâtons-nous, hâtons-nous ! Notre vie, ô Théone,
Est un cheval ailé que le Temps éperonne,
Hâtons-nous d'en user.
Chantons Io, Péan !... Mais quelle est cette femme
Si pâle sous son voile ? Ah ! c'est toi, vieille infâme !
Je vois ton crâne ras ;
Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde,
Courtisane éternelle environnant le monde
Avec tes maigres bras !
432
Sonnet.
Ce ne seront jamais ces beautés de vignettes,
Produits avariés, nés d'un siècle vaurien,
Ces pieds à brodequins, ces doigts à castagnettes,
Qui sauront satisfaire un coeur comme le mien.
Je laisse à Gavarni, poète des chloroses,
Son troupeau gazouillant de beautés d'hôpital,
Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses
Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal.
Ce qu'il faut à ce coeur profond comme un abîme,
C'est vous, Lady Macbeth, âme puissante au crime,
Rêve d'Eschyle éclos au climat des autans,
Ou bien toi, grande Nuit, fille de Michel-Ange,
Qui tors paisiblement dans une pose étrange
Tes appas façonnés aux bouches des Titans.
388
Tout revit, ma bien-aimée !
Le ciel gris perd sa pâleur ;
Quand la terre est embaumée,
Le coeur de l'homme est meilleur.
En haut, d'ou l'amour ruisselle,
En bas, où meurt la douleur,
La même immense étincelle
Allume l'astre et la fleur.
L'hiver fuit, saison d'alarmes,
Noir avril mystérieux
Où l'âpre sève des larmes
Coule, et du coeur monte aux yeux.
Ô douce désuétude
De souffrir et de pleurer !
Veux-tu, dans la solitude,
Nous mettre à nous adorer ?
La branche au soleil se dore
Et penche, pour l'abriter,
Ses boutons qui vont éclore
Sur l'oiseau qui va chanter.
L'aurore où nous nous aimâmes
Semble renaître à nos yeux ;
Et mai sourit dans nos âmes
Comme il sourit dans les cieux.
On entend rire, on voit luire
Tous les êtres tour à tour,
La nuit, les astres bruire,
Et les abeilles, le jour.
Et partout nos regards lisent,
Et, dans l'herbe et dans les nids,
De petites voix nous disent :
« Les aimants sont les bénis ! »
L'air enivre ; tu reposes
A mon cou tes bras vainqueurs.
Sur les rosiers que de roses !
Que de soupirs dans nos coeurs !
Comme l'aube, tu me charmes ;
Ta bouche et tes yeux chéris
Ont, quand tu pleures, ses larmes,
Et ses perles quand tu ris.
La nature, soeur jumelle
D'Ève et d'Adam et du jour,
Nous aime, nous berce et mêle
Son mystère à notre amour.
Il suffit que tu paraisses
Pour que le ciel, t'adorant,
Te contemple ; et, nos caresses,
Toute l'ombre nous les rend !
Clartés et parfums nous-mêmes,
Nous baignons nos coeurs heureux
Dans les effluves suprêmes
Des éléments amoureux.
Et, sans qu'un souci t'oppresse,
Sans que ce soit mon tourment,
J'ai l'étoile pour maîtresse ;
Le soleil est ton amant ;
Et nous donnons notre fièvre
Aux fleurs où nous appuyons
Nos bouches, et notre lèvre
Sent le baiser des rayons.
Juin 18...
447
Et les voilà mentant, inventant, misérables !
Les voilà, fronts sans honte et bouches incurables,
Calomniant l'honneur du pays, flétrissant
Tous les lutteurs, ceux-ci qui versèrent leur sang,
Ceux-ci, plus grands encor, qui, voyant que la flamme
Et l'espoir s'éteignaient, répandirent leur âme.
Ces maroufles hideux outragent les héros !
Ils lancent au captif, à travers ses barreaux,
Au proscrit, à travers son deuil, leur pierre infâme.
Ils offensent la mère, ils insultent la femme ;
Ils raillent l'exilé que l'ombre accable et suit ;
Ils tâchent d'ajouter leur noirceur à sa nuit ;
Ils entassent sur lui d'affreux réquisitoires ;
Et si, voyant passer et flotter ces histoires,
Vous demandez au cuistre, au conteur, au grimaud :
- Croyez-vous tout cela ? - Moi, dit-il, pas un mot.
- Bien. Mais alors pourquoi le dites-vous ? - Pour rire.
Ah ! Les bêtes des bois ne savent pas écrire,
Le tigre ne pourrait griffonner un journal,
Le renard ne sort pas du confessionnal
Et ne saurait narrer la Salette en bon style ;
Mais au moins l'aspic siffle en honnête reptile ;
Si, dans son hurlement candide, affreux, complet,
L'ours se montre affamé de meurtre, c'est qu'il l'est ;
Le jaguar ne ment pas et pense ce qu'il gronde ;
Il n'est pas un lion dans la forêt profonde
Qui ne soit, dans l'horreur de son antre fumant,
Sincère, et qui ne croie à son rugissement.
Mais, honte et deuil ! Ciel noir ! Comment faut-il qu'on nomme
Ces scribes qui demain diront d'un honnête homme :
- Je suis son assassin, mais non son ennemi ! -
Ah ! Ces gueux devant qui ma jeunesse eût frémi,
Pires que Mérimée et Planche, nains horribles,
Ces drôles, que je n'eusse enfin pas crus possibles
Jadis, quand d'espérance, hélas ! Je m'enivrais,
N'ont pas la probité d'être des monstres vrais.
435
Oh ! Quand donc aurez-vous fini, petits oiseaux,
De jaser au milieu des branches et des eaux,
Que nous nous expliquions et que je vous querelle ?
Rouge-gorge, verdier, fauvette, tourterelle,
Oiseaux, je vous entends, je vous connais. Sachez
Que je ne suis pas dupe, ô doux ténors cachés,
De votre mélodie et de votre langage.
Celle que j'aime est **** et pense à moi ; je gage,
O rossignol dont l'hymne, exquis et gracieux,
Donne un frémissement à l'astre dans les cieux,
Que ce que tu dis là, c'est le chant de son âme.
Vous guettez les soupirs de l'homme et de la femme,
Oiseaux ; Quand nous aimons et quand nous triomphons,
Quand notre être, tout bas, s'exhale en chants profonds,
Vous, attentifs, parmi les bois inaccessibles,
Vous saisissez au vol ces strophes invisibles,
Et vous les répétez tout haut, comme de vous ;
Et vous mêlez, pour rendre encor l'hymne plus doux,
A la chanson des coeurs, le battement des ailes ;
Si bien qu'on vous admire, écouteurs infidèles,
Et que le noir sapin murmure aux vieux tilleuls :
« Sont-ils charmants d'avoir trouvé cela tout seuls ! »
Et que l'eau, palpitant sous le chant qui l'effleure,
Baise avec un sanglot le beau saule qui pleure ;
Et que le dur tronc d'arbre a des airs attendris ;
Et que l'épervier rêve, oubliant la perdrix ;
Et que les loups s'en vont songer auprès des louves !
« Divin ! » dit le hibou ; le moineau dit : « Tu trouves ? »
Amour, lorsqu'en nos coeurs tu te réfugias,
L'oiseau vint y puiser ; ce sont ces plagiats,
Ces chants qu'un rossignol, belles, prend sur vos bouches,
Qui font que les grands bois courbent leurs fronts farouches,
Et que les lourds rochers, stupides et ravis,
Se penchent, les laissant piller le chènevis,
Et ne distinguent plus, dans leurs rêves étranges,
La langue des oiseaux de la langue des anges.
Caudebec, septembre 183...
419
Jouissez du repos que vous donne le maître.
Vous étiez autrefois des coeurs troublés peut-être,
Qu'un vain songe poursuit ;
L'erreur vous tourmentait, ou la haine, ou l'envie ;
Vos bouches, d'où sortait la vapeur de la vie,
Étaient pleines de bruit.
Faces confusément l'une à l'autre apparues,
Vous alliez et veniez en foule dans les rues,
Ne vous arrêtant pas,
Inquiets comme l'eau qui coule des fontaines,
Tous, marchant au hasard, souffrant les mêmes peines,
Mêlant les mêmes pas.
Peut-être un feu creusait votre tête embrasée,
Projets, espoirs, briser l'homme de l'Élysée,
L'homme du Vatican,
Verser le libre esprit à grands flots sur la terre ;
Car dans ce siècle ardent toute âme est un cratère
Et tout peuple un volcan.
Vous aimiez, vous aviez le coeur lié de chaînes,
Et le soir vous sentiez, livrés aux craintes vaines,
Pleins de soucis poignants,
Ainsi que l'océan sent remuer ses ondes,
Se soulever en vous mille vagues profondes
Sous les cieux rayonnants.
Tous, qui que vous fussiez, tête ardente, esprit sage,
Soit qu'en vos yeux brillât la jeunesse, ou que l'âge
Vous prît et vous courbât,
Que le destin pour vous fût deuil, énigme ou fête,
Vous aviez dans vos coeurs l'amour, cette tempête,
La douleur, ce combat.
Grâce au quatre décembre, aujourd'hui, sans pensée,
Vous gisez étendus dans la fosse glacée
Sous les linceuls épais ;
Ô morts, l'herbe sans bruit croît sur vos catacombes,
Dormez dans vos cercueils ! taisez-vous dans vos tombes !
L'empire, c'est la paix.
Le 10 novembre, à Jersey.
374
HARMODIUS
La nuit vient. Vénus brille.
L'ÉPÉE
Harmodius, c'est l'heure !
LA BORNE DU CHEMIN
Le tyran va passer.
HARMODIUS
J'ai froid, rentrons.
UN TOMBEAU
Demeure.
HARMODIUS
Qu'es-tu ?
LE TOMBEAU
Je suis la tombe. - Exécute, ou péris.
UN NAVIRE A L'HORIZON
Je suis la tombe aussi, j'emporte les proscrits.
L'ÉPÉE
Attendons le tyran.
HARMODIUS
J'ai froid. Quel vent !
LE VENT
Je passe.
Mon bruit est une voix. Je sème dans l'espace
Les cris des exilés, de misère expirants,
Qui sans pain, sans abri, sans amis, sans parents,
Meurent en regardant du côté de la Grèce.
VOIX DANS L'AIR
Némésis ! Némésis ! lève-toi, vengeresse !
L'ÉPÉE
C'est l'heure. Profitons de l'ombre qui descend.
LA TERRE
Je suis pleine de morts.
LA MER
Je suis rouge de sang.
Les fleuves m'ont porté des cadavres sans nombre.
LA TERRE
Les morts saignent pendant qu'on adore son ombre.
À chaque pas qu'il fait sous le clair firmament,
Je les sens s'agiter en moi confusément.
UN FORÇAT
Je suis forçat, voici la chaîne que je porte,
Hélas ! pour n'avoir pas chassé **** de ma porte
Un proscrit qui fuyait, noble et pur citoyen.
L'ÉPÉE
Ne frappe pas au cœur, tu ne trouverais rien.
LA LOI
J'étais la loi, je suis un spectre. Il m'a tuée.
LA JUSTICE
De moi, prêtresse, il fait une prostituée.
LES OISEAUX
Il a retiré l'air des cieux, et nous fuyons.
LA LIBERTÉ
Je m'enfuis avec eux ; - ô terre sans rayons,
Grèce, adieu !
UN VOLEUR
Ce tyran, nous l'aimons. Car ce maître
Que respecte le juge et qu'admire le prêtre,
Qu'on accueille partout de cris encourageants,
Est plus pareil à nous qu'à vous, honnêtes gens.
LE SERMENT
Dieux puissants ! à jamais fermez toutes les bouches !
La confiance est morte au fond des cœurs farouches.
Homme, tu mens ! Soleil, tu mens ! Cieux, vous mentez !
Soufflez, vents de la nuit ! emportez, emportez
L'honneur et la vertu, cette sombre chimère !
LA PATRIE
Mon fils, je suis aux fers ! Mon fils, je suis ta mère !
Je tends les bras vers toi du fond de ma prison.
HARMODIUS
Quoi ! le frapper, la nuit, rentrant dans sa maison !
Quoi ! devant ce ciel noir, devant ces mers sans borne !
Le poignarder, devant ce gouffre obscur et morne,
En présence de l'ombre et de l'immensité !
LA CONSCIENCE
Tu peux tuer cet homme avec tranquillité.
Jersey, le 25 octobre.
433
Cette nuit, il pleuvait, la marée était haute,
Un brouillard lourd et gris couvrait toute la côte,
Les brisants aboyaient comme des chiens, le flot
Aux pleurs du ciel profond joignait son noir sanglot,
L'infini secouait et mêlait dans son urne
Les sombres tournoiements de l'abîme nocturne ;
Les bouches de la nuit semblaient rugir dans l'air.
J'entendais le canon d'alarme sur la mer.
Des marins en détresse appelaient à leur aide.
Dans l'ombre où la rafale aux rafales succède,
Sans pilote, sans mât, sans ancre, sans abri,
Quelque vaisseau perdu jetait son dernier cri.
Je sortis. Une vieille, en passant effarée,
Me dit : « Il a péri ; c'est un chasse-marée. »
Je courus à la grève et ne vis qu'un linceul
De brouillard et de nuit, et l'horreur, et moi seul ;
Et la vague, dressant sa tête sur l'abîme,
Comme pour éloigner un témoin de son crime,
Furieuse, se mit à hurler après moi.
Qu'es-tu donc, Dieu jaloux, Dieu d'épreuve et d'effroi,
Dieu des écroulements, des gouffres, des orages,
Que tu n'es pas content de tant de grands naufrages,
Qu'après tant de puissants et de forts engloutis,
Il te reste du temps encor pour les petits,
Que sur les moindres fronts ton bras laisse sa marque,
Et qu'après cette France, il te faut cette barque !
Jersey, le 5 avril 1853.
345
Je veille, et nuit et jour mon front rêve enflammé,
Ma joue en pleurs ruisselle,
Depuis qu'Albaydé dans la tombe a fermé
Ses beaux yeux de gazelle.
Car elle avait quinze ans, un sourire ingénu,
Et m'aimait sans mélange,
Et quand elle croisait ses bras sur son sein nu,
On croyait voir un ange !
Un jour, pensif, j'errais au bord d'un golfe, ouvert
Entre deux promontoires,
Et je vis sur le sable un serpent jaune et vert,
Jaspé de taches noires.
La hache en vingt tronçons avait coupé vivant
Son corps que l'onde arrose,
Et l'écume des mers que lui jetait le vent
Sur son sang flottait rose.
Tous ses anneaux vermeils rampaient en se tordant
Sur la grève isolée,
Et le sang empourprait d'un rouge plus ardent
Sa crête dentelée.
Ces tronçons déchirés, épars, près d'épuiser
Leurs forces languissantes,
Se cherchaient, se cherchaient, comme pour un baiser
Deux bouches frémissantes !
Et comme je rêvais, triste et suppliant Dieu
Dans ma pitié muette,
La tête aux mille dents rouvrit son œil de feu,
Et me dit : « O poète !
« Ne plains que toi ! ton mal est plus envenimé,
Ta plaie est plus cruelle ;
Car ton Albaydé dans la tombe a fermé
Ses beaux yeux de gazelle.
« Ce coup de hache aussi brise ton jeune essor.
Ta vie et tes pensées
Autour d'un souvenir, chaste et dernier trésor,
Se traînent dispersées.
« Ton génie au vol large, éclatant, gracieux,
Qui, mieux que l'hirondelle,
Tantôt rasait la terre et tantôt dans les cieux
Donnait de grands coups d'aile,
« Comme moi maintenant, meurt près des flots troublés ;
Et ses forces s'éteignent,
Sans pouvoir réunir ses tronçons mutilés
Qui rampent et qui saignent. »
Le 10 novembre 1828.
330
the cold melts the face
upward moving sands drip
the hammer strikes a chord
time awakens
gushing bouches de lavage
a hanging pendant light illuminates in anticipation
the trestled bust turns
light cast, cradles the shadows
an emerging voice speaks
the damp muslin curtain falls
fingers mould by the voice
clay splashes bare feet
piercing eyes meet their masters
the nose is the same
affectionate motions scrawl aged lines
the voice is his own
the curtain comes down
blanketed whitened feet now a horizon
a dawn chorus arrives
the dream starts to avalanche
buried in sleep
time stops
strong coffee to see the world
toasted stale baguette to absorb the bitters
a Gauloises to feed the soul
water to quench the thirst
lengthening shadows are a curse
an African mask looks on
one easel offers up an oil
a palette languishes in adoration
brushes sprout from a beer glass
overflowing ashtrays furbish the easel
the spatula jumps from one pile of pigmented oil to another
a new eruption pours out of the glassy mantel
pryoclastic flows seal the canvas
seams of creation ***** forth
the point moves in space
one aspect becomes two
lightness creates
darkness celebrates
three aspects evolve
an intensity pulls the hand deeper
the day is transformed
a creature of the night bites
the table transforms
skies below solidify
flowers swim for safety
sombreroed fish jaywalk
a weary smoke film stagnates in layers
the soul is transfixed
the painting is bewitched
the artist is enslaved
amusement for some
misery for the few
enlightenment for less
in fine it... a dream is laid bare
Aug 24, 2020
Aug 24, 2020 at 5:57 AM UTC
Seul, le coude dans la plume,
J'ai froissé jusqu'au matin
Les feuillets d'un gros volume
Plein de grec et de latin ;
Car nulle étroite pantoufle
Ne traîne au pied de mon lit,
Et mon chevet n'a qu'un souffle
Sous ma lampe qui pâlit.
Cependant des meurtrissures
Marbrent mon corps, que n'a pas
Tatoué de ses morsures
Un vampire aux blancs appas.
S'il faut croire un conte sombre,
Les morts aimés autrefois
Nous marquent ainsi, dans l'ombre,
Du sceau de leurs baisers froids.
À leurs places, dans nos couches,
Ils s'allongent sous les draps,
Et signent avec leurs bouches
Leur visite sur nos bras.
Seule, une de mes aimées,
Dans son lit noirâtre et frais,
Dort les paupières fermées
Pour ne les rouvrir jamais.
- Soulevant de ta main frêle
Le couvercle du cercueil,
Est-ce toi, dis ! Pauvre belle,
Qui, la nuit, franchis mon seuil,
Toi qui, par un soir de fête,
À la fin d'un carnaval,
Laissas choir, pâle et muette,
Ton masque et tes fleurs de bal ?
Ô mon amour la plus tendre,
De ce ciel où je te crois,
Reviendrais-tu pour me rendre
Les baisers que tu me dois ?
310
Pendant que la mer gronde et que les vagues roulent,
Et que sur l'horizon les tumultes s'écroulent,
Ce veilleur, le poète, est monté sur sa tour.
Ce qu'il veut, c'est qu'enfin la concorde ait son tour.
Jadis, dans les temps noirs comme ceux où nous sommes,
Le poète pensif ne se mêlait aux hommes
Que pour les désarmer et leur verser son coeur ;
Il aimait le vaincu sans haïr le vainqueur ;
Il suppliait l'armée, il suppliait la ville ;
Aux vivants aveuglés par la guerre civile
Il montrait la clarté du vrai, du grand, du beau,
Etant plus qu'eux tourné du côté du tombeau ;
Et cet homme, au milieu d'un monde inexorable,
Etait le messager de la paix vénérable.
Il criait : N'a-t-on point assez souffert, hélas !
Ne serons-nous pas bons à force d'être las ?
C'était la fonction de cette voix qui passe
De demander à tous, pour tous, Paix ! Pitié ! Grâce !
Les devoirs sont encor les mêmes aujourd'hui.
Le poète, humble jonc, a son coeur pour appui.
Il veut que l'homme vive, il veut que l'homme crée.
Le ciel, cette demeure inconnue et sacrée,
Prouve par sa beauté l'éternelle douceur ;
La poésie au front lumineux est la soeur
De la clémence, étant la soeur de l'harmonie ;
Elle affirme le vrai que la colère nie,
Et le vrai c'est l'espoir, le vrai c'est la bonté ;
Le grand rayon de l'art c'est la fraternité.
À quoi bon aggraver notre sort par la haine ?
Oh ! si l'homme pouvait écouter la géhenne,
Si l'on savait la langue obscure des enfers, -
De cette profondeur pleine du bruit des fers,
De ce chaos hurlant d'affreuses destinées,
De tous ces pauvres coeurs, de ces bouches damnées,
De ces pleurs, de ces maux sans fin, de ces courroux,
On entendrait sortir ce chant sombre : Aimons-nous !
L'ouragan, l'océan, la tempête, l'abîme,
Et le peuple, ont pour loi l'apaisement sublime,
Et, quand l'heure est venue enfin de s'épouser,
Le gouffre éperdu donne à la terre un baiser !
Car rien n'est forcené, terrible, effréné, libre,
Convulsif, effaré, fou, que pour l'équilibre ;
Car il faut que tout cède aux branches du compas ;
Car l'indignation des flots ne dure pas,
L'écume est furieuse et n'est pas éternelle ;
Le plus fauve aquilon demande à ployer l'aile ;
Toute nuit mène à l'aube, et le soleil est sûr ;
Tout orage finit par ce pardon, l'azur.
356
Imagine tout oublier
La première fois que j’ai vu ton visage
En pleine tempête de janvier
Des déjà-vus ou des mirages
Nos bouches gavées de sucreries
Confinés au silence confessionnel
Mon "je t'aime" n'était pas une plaisanterie
Espérons que la spontanéité charnelle
Ne nous décime avant la pandémie
Et qu'à jamais sonnent nos rires en écho
Avec le roulement de nos planches
Au sein de cette ville fantôme
Nos corps ne se reposent le dimanche
Nos corps ne se reposent le dimanche
Apr 15, 2020
Apr 15, 2020 at 11:24 PM UTC