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La Forme

xÀ Maurice de Foucault.

 

 

Le soleil fut avant les yeux,

La terre fut avant les roses,

Le chaos avant toutes choses.

Ah ! que les éléments sont vieux

Sous leurs jeunes métamorphoses !

 

Toute jeunesse vient des morts :

C'est dans une funèbre pâte

Que, toujours, sans lenteur ni hâte,

Une main pétrit les beaux corps

Tandis qu'une autre main les gâte ;

 

Et le fond demeure pareil :

Que l'univers s'agite ou dorme,

Rien n'altère sa masse énorme ;

Ce qui périt, fleur ou soleil,

N'en est que la changeante forme.

 

Mais la forme, c'est le printemps :

Seule mouvante et seule belle,

Il n'est de nouveauté qu'en elle ;

C'est par les formes de vingt ans

Que rit la matière éternelle !

 

Ô vous, qui tenez enlacés

Les amoureux aux amoureuses,

Bras lisses, lèvres savoureuses,

Formes divines qui passez,

Désirables et douloureuses !

 

Vous ne laissez qu'un souvenir,

Un songe, une impalpable trace !

Si fortement qu'il vous embrasse,

L'Amour ne peut vous retenir :

Vous émigrez de race en race.

 

Époux des âmes, corps chéris,

Vous vous poussez, pareils aux fleuves ;

Vos grâces ne sont qu'un jour neuves,

Et les âmes sur vos débris

Gémissent, immortelles veuves.

 

Mais pourquoi vous donner ces pleurs ?

Les tombes, les saisons chagrines,

Entassent en vain des ruines

Sans briser le moule des fleurs,

Des fruits et des jeunes poitrines.

 

Pourquoi vous faire des adieux ?

Le même sang change d'artères,

Les filles ont les yeux des mères,

Et les fils le front des aïeux.

Non, vous n'êtes pas éphémères !

 

Vos modèles sont quelque part,

Ô formes que le temps dévore !

Plus pures vous brillez encore

Au paradis profond de l'art,

Où Platon pense et vous adore !

r
Written by
René-François Sully Prudhomme
French
Lines·Words
51·290
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