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La face de la bête est terrible ; on y sent L'Ignoré, l'éternel problème éblouissant Et ténébreux, que l'homme appelle la Nature ; On a devant soi l'ombre informe, l'aventure Et le joug, l'esclavage et la rébellion, Quand on voit le visage effrayant du lion ; Le monstre orageux, rauque, effréné, n'est pas libre, Ô stupeur ! et quel est cet étrange équilibre Composé de splendeur et d'horreur, l'univers, Où règne un Jéhovah dont Satan est l'envers ; Où les astres, essaim lumineux et livide, Semblent pris dans un bagne, et fuyant dans le vide, Et jetés au hasard comme on jette les dés, Et toujours à la chaîne et toujours évadés ? Quelle est cette merveille effroyable et divine Où, dans l'éden qu'on voit, c'est l'enfer qu'on devine, Où s'éclipse, ô terreur, espoirs évanouis, L'infini des soleils sous l'infini des nuits, Où, dans la brute, Dieu disparaît et s'efface ? Quand ils ont devant eux le monstre face à face, Les mages, les songeurs vertigineux des bois, Les prophètes blêmis à qui parlent des voix, Sentent on ne sait quoi d'énorme dans la bête ; Pour eux l'amer rictus de cette obscure tête, C'est l'abîme, inquiet d'être trop regardé, C'est l'éternel secret qui veut être gardé Et qui ne laisse pas entrer dans ses mystères La curiosité des pâles solitaires ; Et ces hommes, à qui l'ombre fait des aveux, Sentent qu'ici le sphinx s'irrite, et leurs cheveux Se dressent, et leur sang dans leurs veines se fige Devant le froncement de sourcil du prodige.
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La face de la bête est terrible
La face de la bête est terrible ; on y sent L'Ignoré, l'éternel problème éblouissant Et ténébreux, que l'homme appelle la Nature ; On a devant soi l'ombre informe, l'aventure Et le joug, l'esclavage et la rébellion, Quand on voit le visage effrayant du lion ; Le monstre orageux, rauque, effréné, n'est pas libre, Ô stupeur ! et quel est cet étrange équilibre Composé de splendeur et d'horreur, l'univers, Où règne un Jéhovah dont Satan est l'envers ; Où les astres, essaim lumineux et livide, Semblent pris dans un bagne, et fuyant dans le vide, Et jetés au hasard comme on jette les dés, Et toujours à la chaîne et toujours évadés ? Quelle est cette merveille effroyable et divine Où, dans l'éden qu'on voit, c'est l'enfer qu'on devine, Où s'éclipse, ô terreur, espoirs évanouis, L'infini des soleils sous l'infini des nuits, Où, dans la brute, Dieu disparaît et s'efface ? Quand ils ont devant eux le monstre face à face, Les mages, les songeurs vertigineux des bois, Les prophètes blêmis à qui parlent des voix, Sentent on ne sait quoi d'énorme dans la bête ; Pour eux l'amer rictus de cette obscure tête, C'est l'abîme, inquiet d'être trop regardé, C'est l'éternel secret qui veut être gardé Et qui ne laisse pas entrer dans ses mystères La curiosité des pâles solitaires ; Et ces hommes, à qui l'ombre fait des aveux, Sentent qu'ici le sphinx s'irrite, et leurs cheveux Se dressent, et leur sang dans leurs veines se fige Devant le froncement de sourcil du prodige.
Victor Hugo
1802 - 1885/Male/French