"autrui" poems
Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude : jouir de la foule est un art ; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage.
Multitude, solitude : termes égaux et convertibles pour le poète actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée.
Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant ; et si de certaines places paraissent lui êtres fermées, c'est qu'à ses yeux elles ne valent pas la peine d'être visitées.
Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l'égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente.
Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l'imprévu qui se montre, à l'inconnu qui passe.
Il est bon d'apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu'il est des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses ivresses ; et, au sein de la vaste famille que leur génie s'est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agitée et pour leur vie si chaste.
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V.
Ce n'est pas à moi, ma colombe,
De prier pour tous les mortels,
Pour les vivants dont la foi tombe,
Pour tous ceux qu'enferme la tombe,
Cette racine des autels !
Ce n'est pas moi, dont l'âme est vaine,
Pleine d'erreurs, vide de foi,
Qui prierais pour la race humaine,
Puisque ma voix suffit à peine,
Seigneur, à vous prier pour moi !
Non, si pour la terre méchante
Quelqu'un peut prier aujourd'hui,
C'est toi, dont la parole chante,
C'est toi ! ta prière innocente,
Enfant, peut se charger d'autrui !
Ah ! demande à ce père auguste
Qui sourit à ton oraison
Pourquoi l'arbre étouffe l'arbuste,
Et qui fait du juste à l'injuste
Chanceler l'humaine raison ?
Demande-lui si la sagesse
N'appartient qu'à l'éternité ?
Pourquoi son souffle nous abaisse ?
Pourquoi dans la tombe sans cesse
Il effeuille l'humanité ?
Pour ceux que les vices consument,
Les enfants veillent au saint lieu ,
Ce sont des fleurs qui le parfument,
Ce sont des encensoirs qui fument,
Ce sont des voix qui vont à Dieu !
Laissons faire ces voix sublimes,
Laissons les enfants à genoux.
Pécheurs ! nous avons tous nos crimes,
Nous penchons tous sur les abîmes,
L'enfance doit prier pour tous !
Mai 1830.
943
xÀ Emmanuel Des Essarts.
Quand d'une perte irréparable
On garde au coeur le souvenir,
On est parfois si misérable
Qu'on délibère d'en finir.
La vie extérieure oppresse :
Son mobile et bruyant souci
Fatigue... et dans cette détresse
On murmure : « Que fais-je ici ?
« Libre de fuir tout ce tumulte
Où ma douleur n'a point de part,
Où le train du monde l'insulte,
Pourquoi retarder mon départ ?
« Pourquoi cette illogique attente ?
Les moyens sont prompts et divers,
Pour l'homme que le néant tente,
D'écarter du pied l'univers ! »
Mais l'habitude, lâche et forte,
Demande grâce au désespoir ;
On se condamne et l'on supporte
Un jour de plus sans le vouloir.
Ah ! C'est qu'il faut si peu de chose
Pour faire accepter chaque jour !
L'aube avec un bouton de rose
Nous intéresse à son retour.
La rose éclora tout à l'heure,
Et l'on attend qu'elle ait souri ;
Eclose, on attend qu'elle meure ;
Elle est morte, une autre a fleuri ;
On partait, mais une hirondelle
Descend et glisse au ras du sol,
Et l'oeil ne s'est séparé d'elle
Qu'au ciel où s'est perdu son vol ;
On partait, mais tout près s'éveille,
Sous un battement d'éventail,
Un frais zéphire qui conseille
Avec l'espoir un dernier bail ;
On partait, mais le bruit tout proche
D'un marteau fidèle au labeur,
Sonnant comme un mâle reproche,
Fait rougir d'être un déserteur ;
Tout nous convie à ne pas clore
Notre destinée aujourd'hui ;
Le malheur même est doux encore,
Doux à soulager dans autrui :
Une larme veut qu'on demeure
Au moins le temps de l'essuyer ;
Tout ce qui rit, tout ce qui pleure,
Fait retourner le sablier.
Ainsi l'agonie a des trêves :
On ressaisit, au moindre appel,
Le fil ténu des heures brèves
Au seuil du mystère éternel.
On accorde à cette agonie
Que la main n'abrège jamais,
Une lenteur indéfinie
Où les adieux sont des délais ;
Et sans se résigner à vivre
Ni s'en aller avant son tour,
On laisse les moments se suivre,
Et le coeur battre au jour le jour.
669
Dans des vers immortels que vous savez sans doute,
Dante acceptant d'un prince et le toit et l'appui,
Des chagrins de l'exil abreuvé goutte à goutte,
Nous a montré son coeur tout plein d'un sombre ennui ;
Et combien est amer, pour celui qui le goûte,
Le pain de l'étranger, et tout ce qu'il en coûte
De monter et descendre à l'escalier d'autrui...
Moi, qui ne le vaux pas, j'ai trouvé mieux que lui.
Ici, malgré ces vers de funèbre présage,
J'ai trouvé le pain bon, et meilleur le visage,
Et l'opulent bien-être et les plaisirs permis.
C'est que Dante, égaré dans des sphères trop hautes,
Avait un protecteur, et que moi j'ai des hôtes ;
C'est qu'il avait un maître et que j'ai des amis.
483
Moi qui ne suis qu'un brin d'hysope dans la main
Du Seigneur tout-puissant qui m'octroya la grâce,
Je puis, si mon dessein est pur devant Sa face,
Purifier autrui passant sur mon chemin.
Je puis, si ma prière est de celles qu'allège
L'Humilité du poids d'un désir languissant,
Comme un païen peut baptiser en cas pressant,
Laver mon prochain, le blanchir plus que la neige.
Prenez pitié de moi, Seigneur, suivant l'effet
Miséricordieux de Vos mansuétudes,
Veuillez bander mon coeur, coeur aux épreuves rudes,
Que le zèle pour Votre maison soulevait.
Faites-moi prospérer dans mes voeux charitables
Et pour cela, suivant le rite respecté,
Gloire à la Trinité durant l'éternité,
Gloire à Dieu dans les cieux les plus inabordables,
Gloire au Père, fauteur et gouverneur de tout,
Au Fils, créateur et sauveur, juge et partie,
Au Saint-Esprit, de Qui la lumière est sortie,
Par Quel ainsi qu'une eau lustrale mon sang bout,
Moi qui ne suis qu'un brin d'hysope dans la main.
490
Une fauvette jeune et belle
S'amusait à chanter tant que durait le jour ;
Sa voisine la tourterelle
Ne voulait, ne savait rien faire que l'amour.
Je plains bien votre erreur, dit-elle à la fauvette ;
Vous perdez vos plus beaux moments :
Il n'est qu'un seul plaisir, c'est d'avoir des amants.
Dites-moi, s'il vous plaît, quelle est la chansonnette
Qui peut valoir un doux baiser.
Je me garderais bien d'oser
Les comparer, répondit la chanteuse :
Mais je ne suis point malheureuse,
J'ai mis mon bonheur dans mes chants.
À ce discours, la tourterelle
En se moquant s'éloigna d'elle.
Sans se revoir elles furent dix ans.
Après ce long espace, un beau jour de printemps,
Dans la même forêt elles se rencontrèrent.
L'âge avait bien un peu dérangé leurs attraits ;
Longtemps elles se regardèrent
Avant que de pouvoir se remettre leurs traits.
Enfin la fauvette polie
S'avance la première : eh ! Bon jour, mon amie,
Comment vous portez-vous ? Comment vont les amants ?
- Ah ! Ne m'en parlez pas, ma chère :
J'ai tout perdu, plaisirs, amis, beaux ans ;
Tout a passé comme une ombre légère.
J'ai cru que le bonheur était d'aimer, de plaire...
Ô souvenir cruel ! ô regrets superflus !
J'aime encore, on ne m'aime plus.
J'ai moins perdu que vous, répondit la chanteuse :
Cependant je suis vieille et je n'ai plus de voix ;
Mais j'aime la musique, et suis encore heureuse
Lorsque le rossignol fait retentir ces bois.
La beauté, ce présent céleste,
Ne peut sans les talents échapper à l'ennui :
La beauté passe, un talent reste,
On en jouit même en autrui.
418
Those demons fear me
Rejection pulled a quarter,
And I suffer love.
May 3, 2021
May 3, 2021 at 3:31 AM UTC
Voix de l'Orgueil : un cri puissant comme d'un cor,
Des étoiles de sang sur des cuirasses d'or.
On trébuche à travers des chaleurs d'incendie...
Mais en somme la voix s'en va, comme d'un cor.
Voix de la Haine : cloche en mer, fausse, assourdie
De neige lente. Il fait si froid ! Lourde, affadie,
La vie a peur et court follement sur le quai
**** de la cloche qui devient plus assourdie.
Voix de la Chair : un gros tapage fatigué.
Des gens ont bu. L'endroit fait semblant d'être ***
Des yeux, des noms, et l'air plein de parfums atroces
Où vient mourir le gros tapage fatigué.
Voix d'Autrui : des lointains dans des brouillards. Des noces
Vont et viennent. Des tas d'embarras. Des négoces,
Et tout le cirque des civilisations
Au son trotte-menu du violon des noces.
Colères, soupirs noirs, regrets, tentations
Qu'il a fallu pourtant que nous entendissions
Pour l'assourdissement des silences honnêtes,
Colères, soupirs noirs, regrets, tentations,
Ah, les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes,
Sentences, mots en vain, métaphores mal faites,
Toute la rhétorique en fuite des péchés,
Ah, les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes !
Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés.
Mourez à nous, mourez aux humbles voeux cachés
Que nourrit la douceur de la Parole forte,
Car notre coeur n'est plus de ceux que vous cherchez !
Mourez parmi la voix que la Prière emporte
Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte
Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour,
Mourez parmi la voix que la Prière apporte,
Mourez parmi la voix terrible de l'Amour !
401
Fable XV, Livre IV.
Le voisinage d'un clocher
Est un assez sot voisinage.
Soit dit sans le leur reprocher,
Les cloches ont certain langage
Dont on se fatigue aisément :
Langage à vous rompre la tête,
Langage à tout événement,
Langage en vogue également,
Un jour de deuil, un jour de fête,
De baptême ou d'enterrement.
Ainsi maints hommes de génie
Que le bon Dieu fit tout exprès
Pour ennuyer leur compagnie,
À tout propos, sur tous sujets,
À pérorer sont toujours prêts.
Mais ces gens-là n'ont pas l'excuse
Que la cloche peut opposer
À tout mécontent qui l'accuse
De rarement se reposer.
« Par trop si je me fais entendre,
Ami, dans sa mauvaise humeur,
Est-ce à moi que l'on doit s'en prendre
Qu'on s'en prenne au carillonneur ! »
Exposés au même reproche,
Que de médisants, aujourd'hui,
Ne sont pourtant, comme la cloche,
Qu'un instrument mû par autrui !
344
Pour boire dessus l'herbe tendre
Je veux sous un laurier m'étendre,
Et veux qu'Amour, d'un petit brin
Ou de lin ou de chènevière
Trousse au flanc sa robe légère,
Et, mi-nue, me verse du vin.
L'incertaine vie de l'homme
De jour en jour se roule comme
Aux rives se roulent les flots :
Puis après notre heure dernière
Rien de nous ne reste en la bière
Qu'une vieille carcasse d'os.
Je ne veux, selon la coutume,
Que d'encens ma tombe on parfume,
Ni qu'on y verse des odeurs ;
Mais tandis que je suis en vie,
J'ai de me parfumer envie,
Et de me couronner de fleurs,
De moi-même je me veux faire
L'héritier pour me satisfaire ;
Je ne veux vivre pour autrui.
Fol le Pélican qui se blesse
Pour les siens, et fol qui se laisse
Pour les siens travailler d'ennui.
379
Fable XIV, Livre IV.
« L'excellente caricature ! »
Disait un jeune coq en riant aux éclats :
Un chapon, malgré l'aventure
Qui l'oblige au moins *** de tous les célibats,
Vouloir être chef de famille !
De poussins quelle bande autour de lui fourmille !
S'il était sincère aujourd'hui,
Il conviendrait, le pauvre hère,
Qu'entouré des enfants d'autrui,
Il croit quelquefois être père. »
« - D'accord, dit le Manceau, mais quelquefois aussi,
Conviens-en, l'ami, tu crois l'être ? »
« - Compère, autour de nous je ne vois, Dieu merci,
Qu'enfants auxquels j'ai donné l'être. »
« - Poussé par le plaisir bien plus que par l'amour,
Lovelace de basse-cour,
À demi, je le sais, tu leur donnas le jour.
Mais quel soin les a fait éclore ?
Sous ton aile, en naissant, vinrent-ils se ranger ?
Dans le besoin, dans le danger,
Es-tu le protecteur que leur faiblesse implore !
Entre eux et toi jamais fut-il rien de commun ?
Pas un ne te connaît, tu n'en connais pas un.
Séparons-nous ; et puis, observe
Vers qui les conduira l'instinct reconnaissant.
Tu leur donnas la vie... une fois ; et moi, cent ;
Chaque jour je la leur conserve.
Les doux soins dont tu te défends,
C'est la paternité. Prodigue tes caresses :
Tu peux avoir eu des maîtresses,
Mais tu n'as jamais eu d'enfants. »
350
Vous êtes calme, vous voulez un vœu discret,
Des secrets à mi-voix dans l'ombre et le silence,
Le cœur qui se répand plutôt qu'il ne s'élance,
Et ces timides, moins transis qu'il ne paraît.
Vous accueillez d'un geste exquis telles pensées
Qui ne marchent qu'en ordre et font le moins de bruit.
Votre main, toujours prête à la chute du fruit,
Patiente avec l'arbre et s'abstient de poussées.
Et si l'immense amour de vos commandements
Embrasse et presse tous en sa sollicitude,
Vos conseils vont dicter aux meilleurs et l'étude
Et le travail des plus humbles recueillements.
Le pécheur, s'il prétend vous connaître et vous plaire,
Ô vous qui nous aimant si fort parliez si peu.
Doit et peut, à tout temps du jour comme en tout lieu,
Bien faire obscurément sou devoir et se taire.
Se taire pour le monde, un pur sénat de fous,
Se taire sur autrui, des âmes précieuses,
Car nous taire vous plaît, même aux heures pieuses,
Même à la mort, sinon devant le prêtre et vous.
Donnez-leur le silence et l'amour du mystère,
Ô Dieu glorifieur du bien fait en secret,
À ces timides moins transis qu'il ne paraît.
Et l'horreur, et le pli des choses de la terre.
Donnez-leur, ô mon Dieu, la résignation.
Toute forte douceur, l'ordre et l'intelligence.
Afin qu'au jour suprême ils gagnent l'indulgence
De l'Agneau formidable en la neuve Sion,
Afin qu'ils puissent dire : « Au moins nous sûmes croire »,
Et que l'Agneau terrible, ayant tout supputé,
Leur réponde : « Venez, vous avez mérité.
Pacifiques, ma paix, et, douloureux, ma gloire. »
363
Fifi s'est réveillé. Dès l'aube tu m'as dit
Bonjour en deux baisers, et le pauvre petit
Pépia, puis remit sa tête sous son aile
Et tut pour le moment sa gente ritournelle.
Ici je te rendis pour les tiens un baiser
Multiforme, ubiquiste et qui fut se poser
De la plante des pieds au bout des cheveux sombres
Avec des stations aux lieux d'éclairs et d'ombres,
Un jeu (car tu riais) ridiculement doux,
Et, brusque, entre les tiens je poussai mes genoux,
Tôt redressé sur eux et, penché vers ta bouche,
Fus brutal sans que tu te montrasses farouche,
Car tu remerciais dans un regard mouillé
C'est alors que Fifi, tout à fait réveillé,
Le mignon compagnon ! comparable aux bons drilles
Que le bonheur d'autrui ne fait pas envieux,
Salua mon triomphe en des salves de trilles
Que tout son petit cœur semblait lancer aux cieux.
Il sautillait, fiérot, comme un gars qui se cambre,
Acclamant un vainqueur justement renommé,
Et l'aurore éclatant aux carreaux de la chambre
Attestait sans mentir que nous avions aimé.
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